Histoire de Rosey

ROSEY…

 

…hameau ukrainien en Franche-Comté depuis 38 ans.

 

C’est en 1979 que l’Union des Ukrainiens de France (Об’єднання Украïнців у Франціï) et sa filiale l’Union de la Jeunesse Ukrainienne (CYMСпілка Украïнськоï Молоді) firent l’acquisition du château de Rosey, du corps de ferme et des prés attenants. A cette époque, les immigrés ukrainiens et leurs enfants constituaient une diaspora puisque l’Ukraine, sous le joug soviétique, n’était pas libre. D’où la nécessité de transmettre une identité nationale à la jeunesse afin de défendre, en Occident, la cause de la malheureuse Ukraine soumise à l’oppression communiste russe en Union Soviétique. L’indépendance de l’Ukraine, la mondialisation, la nouvelle immigration économique quittant une Ukraine indépendante, internet et les réseaux sociaux ont chamboulé la relation entre Ukrainiens, ainsi que l’âme de l’ancienne communauté militante, dépositaire d’une mémoire et d’un idéal… J’en ai la nostalgie, mais c’est mieux ainsi car nous vivions du bon côté du mur de Berlin. Encore que, les évènements du Maïdan nous rappelle que tout n’est jamais gagné…

Les diasporas ukrainiennes en Europe de l’Ouest résidaient en Angleterre, en Allemagne, en Belgique et en France. L’Italie n’abritait que la communauté religieuse de notre église gréco-catholique à Rome. Chaque pays avait sa propriété pour ses rassemblements : Tarassivka en Angleterre, Francopole en Belgique, Gomadingen en Allemagne et en France … des terrains en location pour le CYM et des tentes US army des surplus militaires américains. Le CYM présent au Canada, Etats-Unis, Brésil, Argentine, Australie (et aujourd’hui en Ukraine) avait été reconstitué dès 1946 dans les camps de personnes déplacées en Allemagne ; (le CYM a été créé en Ukraine en 1925 et interdit en 1929 après l’arrestation de ses adhérents). Les camps du CYM étaient calqués sur le scoutisme traditionnel (vie sous tente, uniformes, aumônerie) avec une formation à la culture ukrainienne (cours de langue, histoire, catéchisme, chants, danses).

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слава Україні (Vive l’Ukraine)

En 1979 la diaspora ukrainienne était à son apogée car toutes les générations étaient présentes : l’immigration économique venue de la Galicie polonaise avant la guerre, les réfugiés de l’après guerre, leurs enfants et mêmes les premiers petits-enfants. La photo du camp du CYM de la Tarassivka en Angleterre en 1975 présente 500 enfants en uniformes…

Retour à Rosey, juin 1979. Pour la bénédiction de la propriété (оселя) des centaines d’Ukrainiens vinrent de toute l’Europe : grande Messe à l’église, procession avec drapeaux, concerts sous chapiteau et bal avec l’orchestre Soniachnik du  CYM de Paris. Quelques jeunes du petit séminaire de Rome vinrent interpréter un Zaporogue (c’était moi et mes potes…). Les camps du CYM à l’époque duraient trois semaines et présentaient en emploi-du-temps chargé : réveil à huit heures, quatre séances de cours le matin et activités plus culturelles l’après-midi. Les plus jeunes dormaient sous les tentes, les anciens dans le château. La salle n’avait qu’un sol tout juste bétonné, la terre battue couvrait encore ce qui avait été une ferme et ses granges. Rapidement les filiales de Paris, Sochaux, Lyon, Normandie, Lille, Reims se sont mis au travail. Jeunes et anciens venaient travailler les week-ends sur le chantier de la reconstruction mené par Mr Kysselyk de Mulhouse. Jusqu’à 30 ouvriers divisés en plusieurs équipes, et ça chantait ! Les plus âgés de nos anciens d’Ukraine arrivaient à la retraite ce qui leur permettaient de séjourner plus longtemps et de revivre entre eux la nostalgie de l’Ukraine perdue. Chaque année une filiale organisait un festival de chants et danses avec bal en soirée et repas ukrainiens, scène ouverte aux autres associations ukrainiennes de France et d’Europe. Une Messe l’inaugurait avec les porte-drapeaux. Nos aumôniers furent durant toutes ces années les  pères Levenets, Vassylyk puis le jeune prêtre Nebesniak de Rome. Ensuite, une fois la grande salle et les cuisines achevées, eurent lieu les premiers mariages dont les enfants prendront le relais comme colons. Tous les quatre ans, une des quatre colonies européennes organisaient les olympiades sportives du CYM. Francopole en 1979, Rosey pour sa première en 1980 : 240 jeunes de France, de Belgique, d’Allemagne et d’Angleterre pour une semaine de compétition avec athlétisme au stade de Vesoul. Et quels zabavas ! Ce qui nous fit cumuler quatre semaines de camp.

Rosey connut des hauts et des bas. La diaspora se fit vieillissante et le camp de 2008 ne dépassa pas la vingtaine de colons… Puis tout redémarra dès 2010. Un bouche-à-oreille, les premiers enfants de l’immigration récente d’Ukraine, nés en France ou en Ukraine même, les petits-enfants de l’ancienne diaspora font que la colonie connaît une renaissance démographique : soixante colons au dernier camp 2014 et un camp de seniors tous les deux  ans ! Certes, l’époque n’est plus la même, le programme est plus « vacancier » et moins militant. Mais, toujours sensible à la situation en Ukraine, Rosey pourrait retrouver l’âme des anciens temps… Donc à suivre… Jusqu’à son cinquantième anniversaire en 2049 !

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Fin de séjour heureuse

Pour la petite histoire… Le CYM en France date des années 1952-53. Il s’illustra d’abord par une chorale dirigée par Mr Dratwinskyj puis Mr Semeniouk et un ballet de danse dirigé par Mme Kouklovska. Puis plusieurs filiales furent crées dans les villes de Paris, Sochaux, Mulhouse, Lyon, Roubaix, Farébersviller, Vésines-Châlette, Toulouse, Metz, Reims, Lille. En 1962 le premier camp se tint à La Rochette près de Melun dans les bâtiments de l’YMCA américaine (Young Men’s Christian Association). Puis se fut Hautepierre-le-Châtelet dans le Jura, Ronchamp dans les Vosges, Chazey-sur-Ain (160 participants), quelques années consécutives à Belfahy dans les Vosges avec un vieux wagon pour la cuisine puis, de 1973 à 1977 à Thélis-la-Combe dans le Massif Central, à Crosey-le-Petit dans le Doubs en 1978 en attente d’achat d’une propriété. Mon premier camp fut en 1973 dans les forêts du Massif du Pilat. Les tentes kaki de l’armée US, les camps volants, les gardes et jeux de nuit, les feux de camp tous les deux jours soutenus par tout le répertoire des chants nationalistes m’ont marqué à tel point que je suis même retourné récemment sur le site du camp cherchant les lieux de nos veillées, de nos rassemblements aux couleurs… Tout n’est plus qu’herbes folles et nostalgie, tout passe… Bon, j’arrête la philo à deux hryvnias !

Je ne peux citer toutes les familles qui ont milité, travaille et contribué à l’édification de Rosey. Trop nombreuses, je commettrai l’impolitesse d’en omettre. La litanie des noms figure sur le mur d’entrée de la salle gravée dans le bois. Néanmoins, il convient de citer les pionniers et fondateurs du CYM en France : le professeur Kosyk, l’infatigable Petro Kuczinskyj, messieurs Bilohotskyj, Mykula, Pasternak, Romaniuk, Vanash, Khamouliak et madame Melnykovytch. Certains des membres fondateurs émigrèrent en Amérique du nord.

La médaille d’or du militantisme revient à notre vétéran Jean-Pierre Kopczuk qui fut le premier directeur auprès de Jeunesse et Sports. Par son travail il contribua le plus à la collecte de fonds auprès des filiales en organisant les tournées de chants de la Nativité (коляди), les bals ukrainiens, les repas paroissiaux… Que la grande fratrie des Kopczuk soit ici remerciée pour leur contribution.

Ami(e), que tu sois Ukrainien d’Ukraine pas encore intégré, Français d’origine ukrainienne pas encore désintégré, Français de souche patriote qui aimant sa Patrie, la France, peut comprendre celle des autres, Ukrainien si bien intégré que tu sais observer la France, va au cimetière de Rosey. Ci-gît un ancien dont la tombe est un témoignage de l’exil ukrainien. Il naquit en Ukraine polonaise avant la guerre. Fervent patriote, il s’engagea dans la division ukrainienne Galicie. Prisonnier des Anglais il fit souche en Grande-Bretagne. En retraite au début des années 1980, il quitta sa grande ville industrielle du nord de l’Angleterre, son brouillard et son crachin pour s’installer à Rosey comme gardien. Il aimait profondément la France, son terroir, sa douceur de vivre tout comme Rosey et ses Ukrainiens. Il décéda l’année de son installation d’un infarctus… Que la terre de Rosey lui soit légère à l’âme ! 

Philippe NAUMIAK